Regards en miroir

Entretien avec Christine Barthe, commissaire de l'exposition "A toi appartient le regard (...) et la liaison infinie entre les choses"

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À l’occasion de sa première exposition dédiée à l’image contemporaine, "À toi appartient le regard et (…) la liaison infinie entre les choses" (30 juin – 1er novembre 2020), le musée du quai Branly – Jacques Chirac aiguise le regard du visiteur sur le foisonnement créatif dont témoignent les œuvres de 26 artistes originaires de 18 pays réunies pour l’occasion.

Entretien

Rencontre avec Christine Barthe, commissaire de l'exposition "A toi appartient le regard et (...) la liaison infinie entre les choses" et responsable de l’unité patrimoniale des collections photographiques du musée.

 « À toi appartient le regard et (…) la liaison infinie entre les choses » est la première grande exposition du musée dédiée à l’image contemporaine.

L’exposition s’inscrit dans le prolongement des actions entreprises par le musée dans ce domaine : celui-ci, en effet, a commencé à constituer une collection de photographie contemporaine dès son ouverture en 2006.

Une initiative que la Biennale Photoquai est venue étayer en 2007 – l’axe choisi lors de la première édition, celui de montrer la production de photographes des quatre continents (Afrique, Asie, Océanie, Amériques), ne cessant par la suite d’être renforcé lors des nouvelles acquisitions pour constituer la collection – et qu’a parachevé le lancement en 2008 du programme de résidences photographiques. Ce programme est aujourd’hui en plein développement. Il permet non seulement de soutenir des projets mais aussi de faire entrer dans la collection des photographes qui ne sont pas toujours représentés en galerie.

«  À toi appartient le regard » : on est frappé par l’adresse directe au spectateur.

Quand j’ai sélectionné les œuvres des 26 artistes présentés, je n’avais pas de critères préétablis. J’étais guidée par le souhait de montrer certaines œuvres spécifiques ou des corpus d’œuvres et je suis restée sur ce parti pris. Je devais néanmoins trouver une clé d’organisation. C’est alors que j’ai lu cette phrase tirée de la littérature allemande du 19e siècle de Ludwig August Hülsen qui m’a plu d’emblée car elle parle de la perception visuelle comme action, mais aussi de l’idée de cheminer, de traverser. J’ai décidé de m’en servir comme d’un fil directeur. 

Le titre fait aussi idéalement écho à l’œuvre spectaculaire SIXSIXSIX de Samuel Fosso composée de 666 autoportraits en Polaroïd qui ouvre le parcours. 

Cette œuvre hors norme de Samuel Fosso ne pouvait être qu’au début du parcours c’est une sorte d’antichambre, une façon de mettre le visiteur en condition, de le réveiller d’emblée ! Elle est emblématique du rôle dévolu au spectateur dans l’exposition, comme celle, d’ailleurs, de Santu Mofokeng, The black photo/Look at me constituée d’un diaporama qui reproduit des photographies historiques de la bourgeoisie noire sud-africaine du début du 20e siècle. Cette pièce importante pour l’histoire de la photographie et de la représentation fonctionne sur des questionnements simples associant texte écrit et image. « Who is gazing ? » lit-on à un moment, autrement dit, « qui regarde ? ». C’est la question centrale qui entraîne toutes les autres dans son sillage : qui regarde ? Depuis où ? Qui est-on quand on regarde…?

Indépendamment de leur beauté plastique, on a le sentiment que ces pièces font oeuvre pédagogique.

C’est le cas de beaucoup d’entre elles en effet. Elles contiennent des informations historiques objectives. Ces artistes ne définissent pas tous leurs axes de recherche à la façon de scientifiques mais ils sont très informés, c’est un des grands intérêts de leur travail. Ces aspects historiques vont se dessiner de façon évidente tout au long du parcours.

Parlez-nous justement du parcours de l'exposition...

Dans la première partie, après le « choc » Samuel Fosso, les séries photographiques qui se suivent évoquent cette idée de la photographie comme prélèvement du réel.

Arrivent ensuite des œuvres plus plastiques, à l’image des pièces de Santu Mofokeng et d’Oscar Muñoz.

La troisième partie fait la part belle à la vidéo et à l'image en mouvement. Elle présente également l’installation de plus de trente mètres de long de l’Australien Brook Andrew, une pièce produite il y a quelques années, composée d’un grand néon, qu’il réinterpréte pour l’exposition en utilisant la collection de films du musée. On pourra aussi voir la très belle pièce composée de tirages photographiques suspendus de Dinh Q.Lê, Crossing the Farther Shore, dans laquelle l’artiste fait directement écho à son expérience de réfugié à la suite de l’invasion khmère rouge au Vietnam en 1978.

Dans la quatrième partie, nous retrouverons des artistes enquêteurs comme Mario Garcia Torres ou Sammy Baloji. Nous présentons la pièce Essay on urban planning de ce dernier qui montre la permanence des structures coloniales mises en place dans les années 30 dans la ville de Lubumbashi. L'artiste égyptienne Heba Y.Amin est présente avec trois pièces importantes qui font notamment référence à l'histoire des voyages et des migrations. 

Enfin, la dernière section questionne le rapport au temps notamment à travers la pièce Paso del Quindio I, du grand artiste colombien José Alejandro Restrepo qui part sur les traces de Humboldt, refaisant, comme lui jadis, le même voyage dans un paysage montagneux. On y verra aussi les oeuvres de Yoshua Okón et d'Alexander Apostol. 

S’il ne devait y avoir qu’un critère, est-ce que ce ne serait pas celui de la découverte, de donner à voir des œuvres qui ne l’ont pas encore été ou très peu ? 

Il est assez frappant d’observer que dans le monde globalisé qui est le nôtre aujourd’hui, les œuvres en réalité ne circulent pas aussi facilement d’un continent à l’autre. Les scènes artistiques sont souvent très bien représentées localement et régionalement, mais dès que l’on se situe à l’échelle d’un pays ou d’un continent, la situation, tout à coup, est différente. On ne connaît plus les artistes. C’est précisément le rôle du musée de leur donner une meilleure visibilité et de soutenir leur travail.

Ainsi, si des cartels détaillés sur les œuvres jalonnent naturellement le parcours d’exposition, nous avons fait le choix de traiter l’information biographique sur les auteurs à part, sur des petites fiches détachables avec lesquelles le visiteur pourra partir.

De la même façon, le catalogue contient une série d’entretiens avec les artistes. Cette parole directe, qui est une façon de comprendre l’œuvre, sera également mise à l’honneur lors du colloque organisé les 1er et 2 octobre.  Une dizaine d’artistes y sont attendus.  

Christine Barthe © musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Cyril Zannettacci

"À toi appartient le regard et (...) la liaison infinie entre les choses"

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